Existe-t-il une écriture capable de rendre compte fidèlement d’une vie qui n’a pour horizon d’attente que la mort ?
À Córdoba, à 700 km de Buenos Aires, là où a été rouverte une école, rejaillit la mémoire ruiniforme
ruines de femmes disparues, ruines de la terreur
traces de l’effroi et de la douleur
« îlots décousus de grammaires décharnées et narration dépouillée » (SRS)
honte de l’espèce humaine
La mémoire poétique de l’absence
le secret, la douleur, la fragilité, l’égarement
la difficulté de dire ce qui a été amputé lors d’événements hors-la-loi
Années 1970, la torture des prisonniers, politiques ou autres, pratiquée systématiquement, sans obstacle
Cette bête monstrueuse avait une tête étatique, structurée et pensée, et des mâchoires puissantes
Il n’existe pas de réplique décente à la souffrance accablante
ni à la maltraitance mortifère
ni aux disparitions criminelles
que l’appareil d’État argentin organisa et orchestra
Existe-t-il une écriture capable de rendre compte fidèlement d’une vie qui n’a pour horizon d’attente que la mort ?
Arrêtées, elles surent qu’elles étaient moins que des chiennes
Face à l’idée concrète que le réel bifurque dans un mouvement de fin sans fin
Lieux improvisés, des caves et des espaces clos détournés en lieux carcéraux ; des salles furent dédiées à la torture
Espace punitif et sacrificiel de la vie innocente, d’où devait renaître une nation purifiée
La place donnée à une sexualité sans frein, lorsqu’elle est dégradée, violemment imposée, débouche inéluctablement sur la mort
Pris au piège du maître absolu, le corps violenté garde vivant l’impérissable désir de pureté face à celui qui le corrompt
Non pas une escalade, mais un nœud
un ensemble de marques du désir d’inscrire densément, avec un matériau lourd,
quelque chose de réel
Le corps n’est pas un absolu
impitoyable est sa souffrance
sa blessure entre les mains de l’autre tortionnaire
Ce sang obstiné
« Ici nous additionnons quatre cents fronts tremblants de fatigue » (SRS)
C’était inclus
enclos
incarné comme on dit d’un ongle incarné dans la chair
il y avait à extraire le mal
Reflets de l’âme dégradée, déchue par la puissance féroce du voisin, de l’adversaire, du mâle
Nécessité de déposition, dans une action à grande échelle contre ces exactions
Ces murs des cachots et des prisons sont devenus de véritables fresques d’art, que le temps continue d’animer
La douceur cendrée de la poussière des lieux et la lumière naturelle, découpant aujourd’hui des espaces vides, cellules, pièces de torture, corridors et escaliers